Avoir le courage de l’indépendance

Avoir le courage de l’indépendance
Denis Monière

Le courage c’est quand on n’abandonne jamais.

Après les résultats calamiteux de la dernière élection, l’heure est au bilan et il faut analyser les erreurs qui ont causé la régression politique du mouvement indépendantiste si on veut identifier un remède approprié, étant entendu que l’abandon de la lutte indépendantiste n’est pas à l’ordre du jour pour nous.

Première erreur : se confier à l’opération du Saint-Esprit
Pendant cinquante ans, les dirigeants souverainistes ont entretenu l’illusion qu’un projet de libération nationale pouvait se réaliser par la grâce du Saint-Esprit, en en parlant le moins possible? Avec une naïveté déconcertante, ils expliquaient qu’il ne fallait pas se servir du pouvoir de l’État pour faire la promotion de l’indépendance, que les Québécoises et les Québécois découvriraient les mérites de l’indépendance par la descente des langues de feu qui viendraient un jour les éclairer. Résultat les fédéralistes ont utilisé les moyens de l’État canadien et de celui du Québec pour faire la conquête des esprits et incruster l’identité canadienne dans la tête des Québécois et des Québécoises.

2e erreur : la stratégie étapiste et le référendisme
Depuis 1974, l’essentiel du débat porte sur la mécanique de l’accession à l’indépendance et l’opportunité de tenir ou non un référendum. Plus récemment, QS a introduit une variante de cette approche : les modalités de convocation d’une assemblée constituante. En attendant le grand jour, on a enfermé le projet national dans le cadre étriqué de l’action provinciale. Le projet indépendantiste a été détourné de sa finalité première : libérer le Québec de la domination canadienne. L’objectif de la stratégie étapiste n’était pas de convaincre les Québécoises et les Québécois de la nécessité de sortir du Canada, mais plutôt de les convaincre de voter pour un bon gouvernement qui servirait les intérêts du Québec.

3e erreur : le clientélisme
Cette stratégie dirimante reposait sur une conception électoraliste de l’action politique. On pensait que les Québécoises et les Québécois ne pouvaient pas adhérer à l’indépendance pour elle-même et qu’ils ne se laisseraient convaincre que par les bénéfices immédiats que leur procureraient les politiques d’un État provincial. Ce raisonnement était fautif et illogique pour quatre raisons.
En premier lieu, il contenait une contradiction interne puisqu’un gouvernement provincial n’avait ni les ressources ni les leviers de pouvoirs pour satisfaire toutes les demandes de la société. Il ne pouvait que générer des déceptions et des abandons comme cela s’est produit dès 1982 au moment où le mouvement syndical qui avait obtenu des concessions majeures sous le gouvernement Lévesque se retourna contre lui dès que la bise fut venue avec la crise des finances publiques. Cette logique soumettait l’accession à l’indépendance au chantage des groupes de pression qui en demandaient toujours plus pour appuyer la souveraineté comme cela s’est produit en mai 1995 lorsque la CSN et la CEQ dénoncèrent le gouvernement de Jacques Parizeau parce qu’il consacrait trop de temps à la souveraineté et manquait de « vision sociale ».1

De plus, si gouverner une province permettait de donner satisfaction à diverses clientèles, pourquoi alors avait-on besoin de faire l’indépendance? Ce raisonnement pouvait provisoirement conduire à la victoire électorale, mais sa réussite même sciait la branche sur laquelle il reposait. Nul besoin de faire l’indépendance si on pouvait faire de grandes choses avec les pouvoirs d’un État provincial comme le prétendait encore il y a quelques mois Jean-François Lisée.

Troisièmement, les stratèges du Parti québécois avaient oublié que les intérêts particuliers ne sont pas nécessairement compatibles avec l’intérêt national. En ce sens, les politiques économiques du Parti québécois ont nettement favorisé l’émergence d’une classe d’affaires francophone, mais celle-ci n’a pensé qu’à ses intérêts à court terme et n’a eu rien de mieux à faire que de se mettre au service de la défense du fédéralisme lorsque le temps des choix fut venu. On s’est dispersé et épivardé en subordonnant la lutte pour l’indépendance à la promotion d’un projet de société particulier ce qui a eu pour effet de dévaluer l’importance et l’urgence de l’indépendance et d’en éloigner ceux qui ne partageaient pas le projet de société qui par définition ne peut que diviser.

Mais la logique du clientélisme repose sur une quatrième erreur stratégique. On a développé un discours qui faisait abstraction du Canada. Les discours du PQ et de QS fonctionnent comme si le Canada n’existait pas et n’avait pas de capacité d’intervention dans le débat public au Québec. On fait des campagnes électorales en oubliant de faire la critique systématique du régime canadien. On a oublié que le Canada n’était pas inerte et qu’il pouvait lui aussi adopter des politiques publiques pour satisfaire des clientèles spécifiques et obtenir leur soutien indéfectible au « plus meilleur pays du monde. » Il disposait de ressources médiatiques, financières et juridiques pour combattre les avancées du mouvement indépendantiste. Pensons aux bourses du millénaire, aux Chaires de recherche du Canada, aux investissements dans les infrastructures, aux commandites, etc.

L’histoire des cinquante dernières années montre clairement qu’il est illusoire de vouloir accéder à l’indépendance en proposant de bien gouverner une province. Les passages au pouvoir du Parti québécois n’ont pas rendu les Québécois plus souverainistes. Cette gouvernance provincialise les a au contraire rendus plus confus et ambivalents quant à leur statut politique. Plus on entretient l’espoir qu’on peut utiliser le pouvoir provincial pour faire de grandes réformes dans un cadre provincial, plus on délégitime le projet d’être une nation.

Que faire maintenant pour refonder le mouvement indépendantiste?
Il faut recentrer le discours indépendantiste sur l’essentiel. Le discours indépendantiste ne peut plus entretenir une vision candide de la politique et faire croire qu’il n’y a pas d’obstacle à l’indépendance, qu’il suffit d’une majorité de votes au référendum pour la réaliser. Il faut accepter qu’il y aura lutte, confrontation et que la liberté implique le combat. L’exemple catalan est particulièrement révélateur à cet égard. Le courage et la détermination sont les conditions gagnantes du combat indépendantiste.
Le nouveau discours indépendantiste doit rompre avec la logique du clientélisme et distinguer l’essentiel de l’accessoire en justifiant la nécessité de l’indépendance sans y mettre de conditions. Le nouveau discours indépendantiste doit être axé prioritairement sur les mérites de l’indépendance et la critique du Canada. Pour nous, l’indépendance est une nécessité historique pour exister comme peuple, indépendamment du projet de société qui lui est nécessairement variable selon les époques. Pour atteindre notre objectif, il faut rompre avec l’identité et la légitimité du Canada et notre programme doit viser essentiellement le contrôle de la totalité des lois, des impôts et des traités.

Tant qu’on voudra faire voter les Québécoises et les Québécois sur une diversité d’objectifs dont l’indépendance n’est que le moyen de les atteindre, on ne créera pas les bases d’une forte conscience indépendantiste. On entretiendra l’illusion réformiste ou autonomiste. C’est l’idée de rupture avec le Canada qui doit s’imposer comme prioritaire pour changer les mentalités construites par le régime canadien. La liberté d’un peuple ne se marchande pas à l’aune des intérêts sectoriels et corporatifs. On ne fait pas l’indépendance pour avoir de meilleurs soins de santé ou plus de logements sociaux. Au jeu du marchandage ou du qui en donnera le plus aux électeurs, on ne peut que perdre. Un peuple fait l’indépendance pour être capable de choisir son destin, quelles que soient les circonstances. Le désir d’indépendance n’est pas conjoncturel, il est existentiel.

Qu’on me comprenne bien. Il ne s’agit pas de renoncer à toutes propositions concrètes de réformes sociales ou économiques, mais de les situer dans le prolongement de l’exercice des pouvoirs régaliens que l’indépendance nous permettra d’exercer. Chaque proposition de réforme ou de changement social doit servir la pédagogie de l’indépendance et porter sur un domaine qui est de compétence fédérale comme la politique internationale, la politique de défense, la politique commerciale, la politique d’immigration, etc. Il faut sortir du provincialisme et expliquer aux Québécoises et aux Québécois ce que nous ferons lorsque nous succéderons à l’État canadien et récupérerons les pouvoirs qu’il exerce à notre détriment.

Le transparlementarisme
Être indépendantiste veut dire penser globalement le Québec et ne pas se laisser enfermer dans le piège du fédéralisme fondé sur la logique de la division des pouvoirs qui a structuré la pensée nationaliste depuis l’Acte d’union de 1840 et l’adoption de la Confédération. Être indépendantiste implique qu’il faut intégrer la totalité des pouvoirs dans ses engagements et ses prises de position. Il ne suffit pas de se dire indépendantiste comme s’il s’agissait d’une étiquette sans conséquence et se comporter politiquement consciemment ou non comme un dépendantiste en acceptant d’inscrire son action dans le cadre des institutions canadiennes et en se conformant aux règles du jeu qu’impose le fédéralisme.

Pour sortir du provincialisme qui a phagocyté le projet indépendantiste, il faut se libérer des divisions que nous impose le partage des compétences. Par facilité ou inadvertance, beaucoup d’indépendantistes ont accepté d’inscrire leur combat dans la logique du fédéralisme. Sur le plan organisationnel, ils ont calqué les structures politiques canadiennes en séparant l’action sur la scène québécoise et celle sur la scène fédérale et en créant deux organisations partisanes séparées. Ce faisant, ils ont donné une légitimité au partage des pouvoirs et ont contribué à la subordination et à la dépendance des électeurs québécois en les empêchant de se penser comme totalité. Ils ont habitué les Québécoises et les Québécois à accepter la division des pouvoirs comme s’il y avait deux modes de pensée.

Le nouveau mouvement indépendantiste doit combattre cette forme de bicéphalisme incarnée par la théorie des deux nations. Il doit se construire en fonction de la logique du transparlementarisme. Cette idée signifie qu’il ne doit y avoir qu’un seul parti indépendantiste qui agit à la fois sur la scène fédérale et sur la scène québécoise. Ce parti aura un seul programme qui intégrera toutes les dimensions de la vie politique aussi bien les compétences dites provinciales que celles attribuées à l’État fédéral. Il ne sera plus question de limiter son action au cadre provincial ou de défendre les intérêts du Québec à Ottawa, débats étriqués qui ont miné la cohésion du mouvement indépendantiste jusqu’à présent. Ses politiques seront celles d’un État normal disposant de tous les pouvoirs. Il y aura une seule organisation, une seule carte de membre et une seule direction. Il offrira aux électeurs la possibilité de voter en tout temps pour l’indépendance, quel que soit le niveau des élections.

La stratégie transparlementaire repose sur le principe de l’unicité de l’électeur québécois puisque c’est la même personne qui vote aux élections canadiennes et aux élections québécoises. Dès lors pourquoi faudrait-il encourager la schizophrénie politique, la dualité de pensée avec un double discours qui encourage les tergiversations et l’ambivalence? L’efficacité de l’action indépendantiste suppose une cohérence des comportements politiques. Ainsi l’action politique de ce parti fera d’une pierre deux coups puisque ses interventions publiques se renforceront, quel que soit le cadre électoral. C’est ce qu’ont bien compris les indépendantistes catalans et écossais qui votent pour le même parti au parlement catalan et au parlement espagnol ou à Édimbourg et à Westminster.2 Cette logique fait aussi partie de nos traditions politiques puisqu’elle fut mise en pratique par le Bloc populaire canadien qui fit élire des députés à Québec en 1944 et à Ottawa en 1945.

Nous sommes conscients que ce changement de paradigme sera long et ardu, car on ne transforme pas la culture politique du jour au lendemain. Cela exigera une action pédagogique constante pour contrer les réflexes provincialistes conditionnés par deux siècles de domination politique. Mais c’est la seule voie qui peut nous sortir du guêpier des tergiversations et nous mener à l’indépendance. Comme l’a déjà dit Jacques Parizeau : « On se crache dans les mains, et on recommence » pour cette fois-ci donner la priorité à l’intérêt national et non pas aux intérêts provinciaux ou sectoriels.
Comme le disait Pierre Bourgault, l’indépendance n’est pas une récompense, c’est un combat. Pour faire l’indépendance, il faut un peuple déterminé et motivé qui en fait un impératif catégorique en dehors de tous les projets de société imaginables, un peuple qui peut comprendre ce qu’est l’intérêt national et qui lui donne la priorité sur les intérêts particuliers.

1. Voir Le Devoir, 25 mai 1995.
2. Le Scottish National Party détient 56 des 59 sièges de l’Écosse au Parlement de Westminster alors que les deux principaux partis indépendantistes catalans Esquerra Republicana et le Parti démocrate européen catalan détiennent respectivement 9 et 8 sièges aux Cortes espagnols.