Quel avenir pour la Kanaky (Nouvelle-Calédonie)

Référendum Kanak Nouvelle-Calédonie

Quel avenir pour la Kanaky (Nouvelle-Calédonie)?
Denis Monière

À l'autre bout du monde, la question de l'indépendance sera posée le 4 novembre 2018 aux citoyens de la Kanaky-Nouvelle-Calédonie. Située à 2000 kilomètres à l’est des côtes australiennes, dans le sud de la Mélanésie, la Nouvelle‐Calédonie est un ensemble d’îles, d’une superficie d’environ 18 500 km² qui est équivalente au territoire de la Norvège. Ses 174 000 électeurs auront à trancher le destin de cette colonie française en répondant à la question suivante: «Voulez-vous que la Nouvelle-Calédonie accède à la pleine souveraineté et devienne indépendante?»

Ce référendum est reconnu non seulement par la France, mais aussi par les Nations-Unies. En effet, l’Assemblée générale des Nations unies a inscrit la Nouvelle-Calédonie sur la liste des pays à décoloniser. Cette reconnaissance internationale du droit du peuple Kanak à l'autodétermination oblige l'État français à tenir un référendum et à en respecter les résultats.

Le peuple kanak n'a pratiquement aucune chance de remporter ce référendum, car à la suite de la politique de peuplement de l'État français, les Kanaks sont devenus minoritaires sur leur territoire. La population kanak est passée de 51% de la population totale en 1956 à moins de 40% aujourd’hui selon le dernier recensement daté de 2014. Les Européens forment 30% de la population alors que l'autre 30% est constitué de personnes d’origines diverses (wallisienne, fidjienne, asiatique). Selon un sondage publié le 4 octobre 2018 par France Télévisions, le NON l'emporterait avec 66% des votes, mais le OUI serait majoritaire chez les électeurs kanak dans la région nord de l'île où se concentre la population kanak.

La décolonisation à la française
Afin de se dédouaner de son passé colonial et de montrer patte blanche devant la communauté internationale, la France a mis au point une stratégie des concessions pour endiguer les revendications d'indépendance. Il s'agit de donner toutes les assurances que le peuple kanak pourra exercer son droit à l'autodétermination dans des conditions démocratiques tout en conservant le contrôle sur les moyens de communication et les ressources économiques ce qui lui permet d'influencer le choix des citoyens en fonction de ses intérêts. Elle préserve ainsi les apparences de bonne foi en acceptant des compromis sur la composition du corps électoral (il faut avoir 20 ans de résidence pour avoir le droit de vote) et en autorisant trois consultations référendaires jusqu'en 2022 pour bien montrer que les Kanak ont pu exprimer leur volonté d'autodétermination en consentant à la domination de la France.

Le concept d'autodétermination est ambigu, car il signifie que le peuple peut choisir son régime politique, mais cela ne signifie pas qu'il choisira nécessairement l'indépendance. On peut aussi s’autodéterminer en niant sa propre existence comme peuple et en acceptant librement de se soumettre à une puissance tutélaire. Un peuple qui se dit non, cela s'est vu au Québec à deux reprises, et cela pourrait bien aussi se produire en Kanaky.

L'astuce, c'est de faire accepter cet échec comme étant la volonté du peuple soumis, de déculpabiliser de la sorte la puissance occupante et de légitimer les effets de la colonisation sans modifier le rapport de domination. Cette stratégie vise à désamorcer les sentiments de révolte et d'injustice et à rendre le résultat négatif acceptable, d'autant plus que dans le cas Kanak, on a prévu qu'ils auront la chance de se reprendre. On espère ainsi qu'en attendant le prochain référendum, ils auront tout le loisir de se décourager, de se démobiliser et de renoncer à l'indépendance pour accepter une solution autonomiste dans le cadre de la République française.

Le jour d'après
À quoi servirait à la France et aux loyalistes de gagner le référendum si cette victoire remettait en cause le vivre ensemble tissé depuis trente ans? Le gouvernement français réfléchit depuis un certain temps déjà aux scénarios de l'après-référendum. Il a même commandé une étude qui examine quatre hypothèses de remplacement de l'accord de Nouméa1 qui deviendra caduc le lendemain du référendum. Si on met de côté les scénarios d'accès à la souveraineté qui sont peu probables dans le contexte actuel, le rapport Courtal préparé pour le premier ministre s'arrête sur l'hypothèse d'une négociation visant à élargir le processus d'autonomisation. On postule que depuis l'accord de Nouméa les composantes de la société néo-calédonienne ont appris à dialoguer et à négocier et qu'elles voudront prolonger le climat de bonne entente ce qui impliquera des concessions de part et d'autre. En relançant le processus d'émancipation, on espère endiguer les effets de la déception politique et pérenniser les transferts de compétence acquis grâce à l'accord de Nouméa.

L'enjeu de cette négociation sera de savoir où s'arrêtera le curseur de la souveraineté ou du transfert des compétences. Le rapport Courtal prévoit toutefois que cet élargissement de l'autonomie devra se faire dans le cadre du droit national français. En échange de pouvoirs supplémentaires en matière de communication, d'éducation supérieure et de représentation internationale, les forces politiques de Kanaky devront abandonner les restrictions au principe d'égalité devant la loi qui avaient été concédées comme mesures transitoires et accepter le rétablissement de l'universalité du suffrage ce qui consacrerait de façon définitive la mise en minorité politique du peuple kanak. Le prochain référendum pourrait ainsi porter sur un nouveau statut dans le cadre de la République française. Cette logique d'autonomie étendue, si elle était mise en œuvre, impliquerait aussi des modifications à la constitution française et un autre référendum constitutionnel pour légaliser ce statut particulier.

1. Jean Courtal et Ferdinand Mélin Soucramanien, Réflexions sur l'avenir institutionnel de la Nouvelle-Calédonie, Paris La Documentation française 2014.